
Les marchés asiatiques ont ouvert jeudi sous pression, alors que de nouveaux projets d’emprunts massifs destinés à financer l’achat de puces pour l’intelligence artificielle ravivent les tensions sur les obligations. Le mouvement ne remet pas en cause l’essor de l’IA, mais il en modifie le risque : une partie croissante des investissements ne repose plus seulement sur la trésorerie des entreprises, mais sur une dette qu’il faudra rembourser, même si les revenus attendus tardent.
Une séance asiatique prudente
À 2 h 57, heure de Paris, Reuters rapportait un recul de 0,9 % du Nikkei japonais et de 0,6 % du Kospi sud-coréen. L’indice MSCI regroupant les actions de la région Asie-Pacifique hors Japon cédait 0,1 %. Ces variations restent limitées, mais elles traduisent la nervosité des investisseurs face à une combinaison devenue difficile : hausse des coûts de financement, pétrole au-dessus de 100 dollars le baril et besoins de capitaux toujours plus élevés pour l’infrastructure d’intelligence artificielle.
Les marchés obligataires étaient déjà fragilisés par les déficits publics, l’inflation et la perspective de taux durablement élevés. Ils doivent désormais absorber, en plus des émissions souveraines, les besoins des grands groupes technologiques qui veulent accélérer la construction de centres de données et l’achat de semi-conducteurs.
Broadcom, SpaceX et Oracle au centre des nouveaux projets
Selon des informations de presse reprises par Reuters, Broadcom chercherait environ 50 milliards de dollars de financement. SpaceX envisagerait pour sa part 30 milliards de dollars d’obligations de qualité investissement, auxquels s’ajouteraient 10 milliards de dollars de prêts pour acheter des puces Nvidia. Oracle figure également parmi les entreprises qui chercheraient de nouveaux fonds pour leurs dépenses liées à l’IA, sans qu’un montant définitif soit confirmé dans la dépêche.
Ces montants correspondent à des projets rapportés par les médias, non à des opérations toutes finalisées. Ils donnent néanmoins une idée de l’échelle du changement. Les infrastructures d’IA exigent des puces coûteuses, des bâtiments spécialisés, des réseaux à très haut débit et une alimentation électrique considérable. Lorsque plusieurs géants cherchent à emprunter au même moment, ils entrent en concurrence avec les États et les autres entreprises pour attirer l’épargne disponible.
Cette concurrence peut pousser les rendements obligataires vers le haut. Or le prix d’une obligation évolue généralement en sens inverse de son rendement : lorsque les investisseurs exigent une rémunération supérieure, la valeur des titres déjà émis tend à baisser. Ce mécanisme explique pourquoi une annonce de financement privé peut peser bien au-delà du seul secteur technologique.
Pourquoi le passage de la trésorerie au crédit change le risque
La première phase de l’essor de l’IA a été largement financée par les liquidités considérables accumulées par les plus grandes entreprises technologiques. Le recours croissant à l’emprunt ne signifie pas automatiquement qu’une bulle est sur le point d’éclater. Il impose toutefois une contrainte supplémentaire : les intérêts et le capital doivent être payés selon un calendrier fixé, indépendamment du rythme auquel les nouveaux services d’IA deviennent rentables.
Nigel Green, directeur général de la société de conseil financier deVere Group, a résumé ce basculement dans la dépêche Reuters : l’investissement dans l’IA « fonctionne de plus en plus à crédit », ce qui modifie entièrement son profil de risque. Il avertit aussi que cette dette peut se retrouver dans les fonds obligataires et les portefeuilles d’épargne à travers le monde.
La question centrale devient donc celle des revenus futurs. Si les entreprises parviennent à transformer leurs dépenses en productivité, abonnements et marges durables, l’endettement peut accélérer leur croissance. Si la demande est plus faible que prévu ou si les équipements deviennent rapidement obsolètes, le poids des remboursements peut réduire leurs possibilités d’investissement et fragiliser les détenteurs de leurs obligations.
Des taux américains proches de leurs sommets
Le rendement de l’emprunt américain à dix ans se situait autour de 5,30 % jeudi matin après avoir atteint 5,326 %, un sommet de vingt-quatre ans selon Reuters. Une adjudication solide de dette américaine à dix ans a temporairement détendu le marché, mais les investisseurs restent partagés entre la perspective d’une nouvelle hausse des taux de la Réserve fédérale et le volume important d’emprunts publics et privés à absorber.
Les minutes de la dernière réunion de la Fed montrent que la plupart des responsables jugeaient encore probable un relèvement supplémentaire avant la fin de l’année, tout en promettant de décider réunion par réunion. Les contrats de marché n’attribuaient qu’environ 19 % de probabilité à une hausse en octobre, mais intégraient davantage la possibilité d’un mouvement en décembre.
Une pression mondiale, avec des effets contrastés
La hausse des rendements favorise généralement le dollar, car les actifs libellés dans cette monnaie deviennent plus rémunérateurs. Jeudi matin, l’indice du dollar évoluait près de son plus haut niveau depuis dix-huit mois. L’euro restait sous pression, également pénalisé par les inquiétudes entourant les finances publiques françaises et leur propagation aux dettes italienne et grecque.
À l’inverse, les fabricants de semi-conducteurs et de mémoires pourraient bénéficier directement des dépenses financées par ces emprunts. La vague de dette constitue donc à la fois un risque pour le crédit et un soutien potentiel aux résultats du secteur des puces. Cette contradiction explique la réaction mesurée des actions asiatiques : les investisseurs ne tournent pas le dos à l’IA, mais ils deviennent plus exigeants sur la manière dont elle est financée.
Ce qu’il faudra surveiller
Les prochaines étapes seront la confirmation des montants, les conditions proposées aux investisseurs et les notes attribuées aux différentes émissions. Il faudra aussi observer si d’autres groupes technologiques suivent le même chemin, ainsi que la part de ces dépenses réellement couverte par de nouveaux contrats commerciaux.
Pour l’heure, la séance du 8 octobre montre surtout que la course mondiale à l’intelligence artificielle est entrée dans une phase plus financière. Après la compétition pour les puces et l’électricité, une nouvelle bataille s’ouvre pour l’accès au capital.
